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Intervention

L’entrée dans l’anthropocène : le double défi du changement climatique et de la pauvreté

Le 1er mars 2011 Ignacy Sachs participait à une session du cycle national de formation intitulé le Changement climatique : innovation et expertise au cœur d’une nouvelle géopolitique. Il évoquait les défis qui se présentent aux sociétés confrontés au changement climatique.

Selon les scientifiques, sans le savoir, nous nous trouvons, depuis la révolution industrielle, dans une nouvelle ère géologique, l’anthropocène. Or, qui dit anthropocène, dit responsabilité accrue de l’espèce humaine, selon le principe responsabilité de Hans Jonas. Autrement dit, si nous ne nous comportons pas en « géonautes », pour reprendre le néologisme de l’écrivain Erik Orsenna, si nous continuons d’agir en apprentis sorciers, nous risquons de mettre en danger l’avenir de notre espèce sur le vaisseau Terre. Cela étant, rassurez-vous, je ne vous ferai pas un discours catastrophiste. M’inspirant d’un slogan de Barack Obama, je dirai au contraire : « yes we can » ! Nous pouvons et nous devons redoubler d’effort pour changer de cap.

Les grands défis

Nous devons aujourd’hui faire face à quatre défis.

Défis climatique et de la pauvreté

Nous devons nous attaquer aux inégalités sociales béantes entre nations et à l’intérieur même des nations pour arrêter le scandale de la faim et du sous développement et pour ne pas aggraver les changements climatiques qui, je le rappelle, affectent plus fortement ceux qui sont au bas de la pyramide sociale. Prenons un exemple. Face au relèvement des eaux de mer, les Hollandais pourront sans difficultés ajouter quelques mètres à leurs digues. Mais qu’en sera-t-il au Bangladesh, aux îles Maldives, et dans tous les pays où les gens sont peu armés et préparés pour affronter le défi climatique ? La question climatique et la question sociale sont étroitement liées. C’est pourquoi, deux autres défis s’imposent aujourd’hui à nous.

3ème défi : du néo-libéralisme à la planification

Nous devons examiner les conséquences de la vague néolibérale qui a profondément transformé nos sociétés au cours des trente dernières années. La césure a été marquée par l’invasion, en 1968, de la Tchécoslovaquie qui a rendu définitivement peu crédible le bloc socialiste, suivie à la fin des années 1980 par la chute du Mur de Berlin et par l’implosion de l’Union soviétique, mettant ainsi fin à une histoire débutée en 1917. C’est à cette situation géopolitique en toile de fond que l’on doit la montée d’une pensée néolibérale selon laquelle les marchés savent s’autoréguler. Nous savons aujourd’hui que ce n’est pas tout à fait exact. Un vide politique s’est donc installé à la suite des événements que je viens d’esquisser rapidement. A nous de savoir si nous saurons rebondir.
Comment ? Je pense pour ma part que notre réaction doit s’articuler autour d’une question centrale : celle d’un retour à la planification. Saurons-nous remettre en scène la planification, après avoir procédé, bien entendu, à un examen critique des expériences passées. Il ne s’agit plus de planifier à l’âge du boulier, comme ont pu le faire les Soviétiques lorsqu’ils ont commencé à établir des plans nationaux pour un continent. Ni d’ailleurs de mettre en place une planification dans un cadre éminemment autoritaire, comme ce fut le cas par le passé. Lorsque je parle de planification, je n’appelle donc évidemment pas de mes vœux un retour à une planification type soviétique. Je pense simplement qu’il est tout à fait possible de planifier avec les outils d’aujourd’hui et dans le cadre d’un dialogue politique quadripartite : l’Etat, les travailleurs, les entrepreneurs et la société civile organisée. Nous pouvons en effet organiser et discipliner le développement sans nous fier à ce cher marché.

4ème défi : l’aggiornamento de l’ONU

Il est urgent que nous nous interrogions aujourd’hui sur le type de modernisation nécessaire au sein des Nations Unies, et notamment de son Conseil de Sécurité. Si les Nations Unies ont constitué depuis leur création un outil absolument essentiel pour éviter une troisième guerre mondiale, elles sont à ce jour un organisme assez mal adapté aux tâches qui lui incombent et à ce qui me paraît être la voix de l’avenir.

J’espère d’ailleurs que la seconde conférence de Rio s’acheminera dans cette direction, vers la coordination des plans nationaux de développement. Si nous voulons planifier, il faut en effet que nous commencions à le faire au niveau national, puis que nous tentions d’harmoniser les différents plans nationaux, afin de rendre ces derniers compatibles entre eux et de développer des synergies positives. Cette démarche tranche avec la mode actuelle où il est très peu question de planification à l’échelle internationale où règne la loi des marchés.

C’est à ces quatre défis que le second sommet de la Terre de Rio va devoir s’attaquer. J’espère pour ma part qu’il ressortira de ce débat, peut-être pas des solutions, mais au moins une indication sur les grandes directions dans lesquelles il va nous falloir travailler.

Les difficultés

La capacité de charge du vaisseau Terre

Concernant le changement climatique, ce qui nous intéresse est de savoir dans quelle mesure il est susceptible d’affecter la capacité de charge du vaisseau spatial Terre. Nous sommes actuellement 6 ou 7 milliards d’individus. Les démographes estiment que, vers 2050, nous serons 9 milliards et que la population mondiale aura par la suite tendance à se stabiliser autour de 9 ou 10 milliards d’individus.

La question qui nous importe est donc la suivante : le vaisseau Terre comporte-t-il assez de ressources pour accommoder 9 milliards d’humains et leur assurer un niveau de vie raisonnable ? Répondre à cette question suppose immédiatement d’en poser beaucoup d’autres : quel niveau de vie souhaite-t-on satisfaire ? Quelle structure sociale pour cette population mondiale ? Doit-on continuer d’accepter qu’une petite minorité ait des consommations de plus en plus importantes, voire pratiquement illimitées ? Cette question climatique est donc intimement liée à la question sociale. Dans un rapport de la Fondation Bariloche, publié en réponse à un rapport du Club de Rome sur les limites de la croissance, nos collègues argentins ont montré que si nous voulons faire avancer les pays se trouvant à la base de la pyramide, nous devons éviter de laisser monter trop haut ceux qui sont au sommet. C’est donc à condition de resserrer les écarts sociaux que l’on peut espérer trouver une solution vraiment démocratique, c’est-à-dire qui touche l’ensemble des passagers du vaisseau Terre.

How much is enough ?

Un rapport publié en 1975 par la Dag Hammarskjöld, une fondation suédoise, et intitulé Que faire ?, a donné lieu à la création d’une fondation internationale pour un autre développement. Ayant fonctionné pendant 14 années en Suisse, cette dernière s’est entre autres attachée à répondre à la question : « combien est assez ? ».

Si l’on veut qu’il y en ait assez pour ceux qui en ont très peu, il faut en effet que ceux qui en ont beaucoup se voient contraints de se demander : « combien est assez ? ». La seconde question à se poser est la suivante : quelles sont nos marges de liberté ? Jusqu’où pouvons-nous aller dans la multiplication du produit matériel sans mettre en cause les grands équilibres climatiques ? De quelle façon mettrons-nous en place cette production accrue ? Continuerons-nous à utiliser les énergies fossiles, accélérant ainsi le réchauffement de la planète ? Au milieu de toutes ces questions, celle consistant à se demander « Combien est assez ? » en termes de consommation matérielle, reste la question centrale.

J’en profite pour vous signaler l’existence d’un très beau livre publié entre les deux guerres par un historien néerlandais, intitulé Homo ludens. Cet ouvrage passionnant pose la question du moment où l’homo ludens, l’homme qui joue, prend le dessus sur l’homo faber, l’homme qui produit. Telle est la vraie question, celle de l’avenir, celle à laquelle nous ne pouvons plus nous dérober.

Permettez-moi également d’emprunter une autre formulation, à un dominicain français, le père Lebret, qui disait que nous devrions nous attaquer « à la construction d’une civilisation de l’être, dans le partage équitable de l’avoir ». Qui dira mieux en si peu de mots ? Ce partage équitable de l’avoir, nous en sommes pour l’instant assez loin. Il est donc grand temps de nous attaquer à cette question.

Nous disposons de statistiques – comme l’indice Gini – montrant la disparité dans la répartition du revenu ou des consommations. Cette question des indicateurs a été au centre de la commission Stiglitz-Sen-Fitoussi, créée à la demande du président français. Cela étant, quels que soient les instruments, les inégalités sont béantes. Il ne suffit pas de les mesurer. Il faut avoir des instruments pour les réduire. Je suis toujours étonné de constater à quel point notre mémoire est sélective. Qui se rappelle encore des propositions du New Deal américain ? Le New deal américain a proposé un système fiscal situé aux antipodes de ce que nous connaissons aujourd’hui et qui consistait à confisquer une très grande partie de la richesse au moment de l’héritage. Il ne faut pas oublier que le New Deal s’est fait sous la pression d’une très grande crise mondiale, beaucoup plus forte dans ses répercutions sociales et politiques que la crise actuelle. Je prends volontiers l’exemple du New Deal américain, sans pour autant me tourner du côté de la gauche ou de la gauche de la gauche. Simplement, je pense qu’il y a des leçons à tirer pour l’avenir de cette capacité des théoriciens de l’époque à aller très loin dans la discussion sur l’utilisation du système fiscal.

Vers une sortie du néolibéralisme

Dans quelle direction nous orienter aujourd’hui ? Comment occuper le vide laissé par la chute du mur de Berlin et l’implosion de l’Union Soviétique ? Dans quelle mesure sommes-nous guettés, si nous n’avançons pas, par un retour du fascisme ? Un collègue russe a récemment évoqué, dans un article publié dans une revue française, cette question du retour possible des fascismes suite au désarroi provoqué par la crise actuelle. C’est pourquoi il me semble que, plus que jamais, nous avons besoin de mettre en place des stratégies à long terme sous tendues par des plans. Il nous faut donc refonder la planification et y introduire des concepts nouveaux.

Les nouveaux concepts à introduire

Nombreux sont les concepts nouveaux qui pourraient enrichir le débat.

Vers un écodéveloppement

Chaque mètre carré de la planète Terre a une bio capacité. Par empreinte énergétique, on entend ainsi le nombre de mètres carrés théoriques que chacun de nous colonise pour satisfaire ses besoins. La question qui se pose est donc la suivante : notre empreinte écologique est-elle supérieure ou inférieure à la biocapacité ?
Si elle est supérieure, comme certaines études le montrent, cela signifie que nous empiétons sur le capital de la nature, et donc que nous sommes en train de vivre à crédit, ce qui pourrait engendrer une crise sérieuse.
Si, au contraire, nous avons encore une biocapacité sous développée, sous utilisée, nous devons tout faire pour mieux nous en servir. Maintenant la réalité est plus complexe. Tandis que certains pays, hautement déficitaires en biocapacité, colonisent la biocapacité des autres, d’autres disposent d’une biocapacité sous développée. La problématique est donc extrêmement complexe.

Comment faire en sorte que ceux qui dépassent leur biocapacité se comportent d’une façon plus sobre ? Comment aider ceux qui ont encore des biocapacités sous utilisées à en faire un meilleur usage ? Avec ces questions, nous revenons au problème des inégalités entre nations et du rôle des Nations Unies.

Peut-être convient-il de rappeler dans ce contexte que, à leur début, les Nations Unies prônaient un transfert annuel de 1% du PIB mondial des pays riches vers les pays pauvres. Je me rappelle ainsi avoir assisté à une réunion au début des années 70, au cours de laquelle le Secrétaire Général des Nations Unies avait expliqué à un groupe de journalistes quels étaient les défis et les tâches de la première décennie du développement. Parmi ces derniers : le fameux transfert de 1% du PIB.
Or que nous apprennent les statistiques ? Que nous en sommes encore très loin. Pire, très peu nombreux sont les pays qui transfèrent réellement 0,8% de leurs revenus vers les pays les plus pauvres. Ce problème financier reste au cœur des questions auxquelles les Nations Unies doivent aujourd’hui faire face. Il pourrait être résolu par une taxe sur le carbone ou en instaurant des péages sur les océans, comme nous l’avions proposé à la suite de Stockholm en 1972. Il ne serait en effet pas très difficile de faire payer des péages aux navires pétroliers par exemple. Une multiplicité de taxes pourrait ainsi mener au 1% de transfert des pays riches vers les pays pauvres. Ce ne sont donc pas les moyens qui nous manquent mais bien la volonté.

Au-delà de ces aspects, il y a aussi des problèmes techniques majeurs. Si nous voulons nous orienter vers un écodéveloppement, autrement dit vers un développement qui se soucie de l’état et de l’avenir de la nature, nous devons fournir un énorme effort en matière de recherche scientifique et technique autour de trois thèmes principaux : le changement de paradigmes énergétiques, la révolution verte et la révolution bleue.

Changer les paradigmes énergétiques

Pour changer les paradigmes énergétiques, Benjamin Dessus et ses collègues du CNRS proposent dans une étude trois angles d’attaque : la sobriété (combien est assez ?), l’efficacité (quelle est la marge d’amélioration de performance pour une quantité donnée d’énergie) et les substitutions, autrement dit le passage des énergies fossiles aux énergies renouvelables (solaire, géothermique, vent, marées, etc.). En réalité les stratégies de développement de l’avenir doivent reposer sur deux piliers : la sécurité alimentaire et la sécurité énergétique. Si nous voulons mobiliser la force de travail et en faire un bon usage pour augmenter la production, il nous faut lui assurer des conditions de vie décentes. La sécurité énergétique ne saurait se faire aux dépens de la sécurité alimentaire.

Vers une révolution verte

Pour aller de l’avant dans la sécurité alimentaire, nous devons certainement nous retourner vers la révolution verte, et plus précisément vers la troisième génération des révolutions vertes. La première a connu un succès certain mais n’était accessible que là où il y avait assez de capital et d’eau. La seconde appelée Evergreen Revolution, aussi appelée « révolution doublement verte », était mieux adaptée aux possibilités des petits producteurs mais pouvait être améliorée. Certaines techniques nous permettent par exemple aujourd’hui, en agissant sur le métabolisme des sols, d’augmenter la productivité de ces derniers. On peut ainsi faire des jardins potagers de 50 ou 60 m2 en milieu urbain permettant de nourrir toute une famille pendant une année entière.

Nous avons donc encore beaucoup de travail pour diffuser ces techniques. Le monde se compose en effet d’agricultures aux productivités très différenciées. Si dans certaines régions africaines on produit une tonne à l’hectare, dans d’autres régions africaines ayant entamé la révolution verte on se trouve à 4 ou 5 tonnes à l’hectare. L’objectif n’est donc pas simplement de faire avancer la frontière, de passer de 10 à 11 et de 11 à 12, mais de faire en sorte que ceux qui font 1 tonne en fassent 2, 3, 4, que ceux qui en font 5, en fassent 6, 7 ou 8 et ainsi de suite. La diffusion du progrès technique est un élément absolument essentiel de la stratégie à mettre en place.

Vers une révolution bleue

  • Par révolution bleue, nous entendons ce que nous savons extraire des milieux aquatiques, et en particulier, la quantité de protéines. En forçant un peu le trait, je dirais que l’avenir dépend peut-être plus d’une pisciculture bien organisée que de l’élevage extensif détruisant la forêt amazonienne et nous conduisant à notre perte. En revanche, je ne saurais dire quelles sont les limites d’une pisciculture le long de côtes dans les eaux territoriales et dans les lacs y compris artificiels. Je pense qu’il y a là une frontière à conquérir. Idem pour une autre frontière : celle des microalgues, les cyanobactéries, auxquelles sont actuellement consacrées beaucoup de recherches.

Conclusion
Paradigme énergétique, révolution verte, révolution bleue, etc. Je ne pense pas que nous soyons au bout du rouleau. Toutefois, si nous ne changeons pas de cap, il est vrai que nous risquons de provoquer des changements climatiques délétères qui, à terme, pourraient remettre en question la survie de notre espèce. Pour autant, il ne faut pas désespérer. Nombreux sont les chemins qui s’ouvrent à nous. A nous de concentrer nos efforts sur ces possibilités nouvelles.

Questions / Réponses

  • Vous nous décrivez une utopie en appelant à plus de régulation. Dans cette régulation, vous avez mentionné la taxe carbone, bien sûr, et le péage sur les océans. Quel chemin envisagez-vous pour la réaliser cette utopie ? Comment faire concrètement ? Qui, aujourd’hui, vous semble capable d’imposer une taxe carbone au monde, dans un contexte où ce sont plus les multinationales que les Etats qui gouvernent ?
  • Vous avez parlé d’une planification passant par la coordination de plans nationaux. Comment convaincre des pays sous développés de ne pas suivre notre exemple, de ne pas vivre aussi confortablement que nous, mais à crédit sur la biocapacité ?
  • Vous plaidez pour la mise en place d’une planification à l’échelle mondiale, passant par une revitalisation de l’ONU. Par quel mode opératoire pensez-vous que l’on puisse atteindre cet objectif ?

Si vous considérez que plaider pour une régulation plus forte à la fois au niveau national et international est une utopie, nous pouvons cesser de discuter dans la mesure où une utopie est par définition quelque chose qui n’arrive nulle part et jamais. Je pense pour ma part qu’il ne s’agit pas là d’une utopie. Et il me semble légitime, lorsque l’on parle de solutions ou de propositions, de s’interroger sur la probabilité de mise en œuvre de ces dernières. La régulation m’apparaît comme un impératif. Nous pouvons discuter de qui régule quoi et par quel moyen. Mais si nous laissons simplement les choses se faire à travers les mécanismes de marché, nous risquons de nous trouver confrontés à une série de crises de plus en plus violentes. A nous donc de décider de ce que nous voulons.
Dans notre histoire, nombreuses ont été les périodes de régulation et même de régulation très fortes, notamment en période de guerre. La planification est en effet née des nécessités de la guerre. Cela étant, cela ne signifie pas que planifier revienne obligatoirement à faire la guerre. Nous avons effectivement appris à planifier en situation de guerre. Essayons maintenant de faire bon usage de cette idée pour maintenir la paix. Pour en venir aux multinationales, si nous disons de ces dernières qu’elles nous gouvernent, alors de deux choses l’une : ou nous disons qu’elles nous gouvernent et nous nous en réjouissons, ou nous disons qu’elles nous gouvernent et nous souhaitons en finir avec cette situation. Je pense donc que le problème d’un certain contrôle sur les multinationales est à l’ordre du jour mais pas nécessairement que ces dernières se dérobent à la discussion. Dans les discussions sur le long terme, nombre de multinationales se rendent compte qu’une meilleure articulation serait favorable à tout le monde.
Pour vous répondre sur le mode opératoire, permettez-moi de prendre un exemple. Aussi curieux que cela puisse paraître, au lendemain de la révolution cubaine, les Américains ont essayé de mieux s’articuler avec l’Amérique Latine en lançant un programme appelé Alliance pour le progrès et invitant tous les pays de l’Amérique latine à planifier. On oublie ce genre de choses. Il est effectivement vrai que 9 plans sur 10 des plans fournis dans le cadre de cette alliance pour le progrès ont été des échecs. Il faut donc discuter pour distinguer un bon plan d’un mauvais plan, non pas imposer une méthodologie unique à tout le monde, mais contraindre les pays à employer certains concepts, comme ceux que j’ai évoqués d’empreinte écologique, de biocapacité, etc.
Je pense donc qu’il ne serait pas trop difficile d’avancer dans la direction d’une production de plans nationaux et ensuite de les articuler entre eux. Reste évidemment à savoir s’il faut tout de suite prendre 170 plans et essayer de les harmoniser ou s’il faut prévoir un rôle très important pour les commissions régionales (la commission pour l’Amérique latine, la commission pour l’Afrique, la Commission pour l’Asie et l’Extrême Orient, etc.). Il est évident qu’il est plus facile de travailler sur 30 que sur 180 pays. Cela étant, il est tout à fait possible de prévoir des étapes : se réunir d’abord au niveau régional puis ensuite au niveau mondial.

La question du rôle des commissions régionales dans la gestion de la planète est mérite ainsi à mon sens d’être approfondie. Je m’empresse de préciser ici qu’il y a des différences très importantes d’un continent à l’autre. Les compétences qui existent aujourd’hui à la Commission pour l’Amérique Latine à Santiago sont autrement plus importantes que celles qui existent dans la commission pour l’Afrique à Addis-Abeba. Un petit organisme des Nations Unies pourrait être chargé d’une tâche tout à fait nouvelle : l’Université des Nations Unies dont le siège est à Tokyo. Cette Université des Nations Unies a un statut extrêmement intéressant. Elle peut dire beaucoup de choses, y compris des choses qui font mal, aux autres organismes des Nations Unies, dans la mesure où elle dispose d’un mandat intellectuellement très ouvert. Malheureusement, elle ne s’en sert pas. Cette université pourrait très bien s’engager à fond dans la discussion sur les réformes que le système onusien devrait entreprendre. Quels sont ses vrais objectifs ? Quels sont les instruments dont il dispose ? Ceux dont il devrait disposer ? Qu’est-ce qui devrait être fait pour améliorer la situation ?

Pour finir, permettez-moi de préciser encore une fois que je ne suis pas en train de plaider pour un retour à la planification à l’ancienne. Je connais peut-être mieux que d’autres ce sujet pour avoir vécu à Varsovie de 1954 à 1968. Ces années ont été pour moi riches d’enseignements sur le sujet de la planification. Je n’invite donc pas à revenir à toutes les pseudos planifications du passé qui servaient de justificatifs aux gouvernements autoritaires, mais à remettre ce sujet à l’ordre du jour. Je pense que nous sommes particulièrement bien placés en France pour le faire dans la mesure où le Commissariat au Plan en France a connu de grandes heures.

  • Je voudrais revenir sur la question du spectre des inégalités. Si nous sommes égaux en droits, nous ne sommes pas égaux en réalité. La question est donc effectivement : how much is enough ? Pourtant je n’ai jamais vu d’énoncés très clairs de cette question. La question de la limitation de l’inégalité est parfois abordée mais rarement explicitée. Qu’en pensez-vous ?
  • Pensez-vous que les crises du Moyen Orient et leurs contradictions peuvent aujourd’hui engendrer un mouvement plus profond ? Quels sont aujourd’hui les économistes et politologues qui réfléchissent vraiment à cette question, au-delà du discours politique ? Existe-t-il de véritables recherches sur ces questions ?
  • Beaucoup de changements ont eu lieu depuis les années 90. Nous sommes passés d’un modèle unipolaire (le modèle américain avec le risque de prise de contrôle par quelques multinationales) à un monde multipolaire, avec l’émergence de nouvelles puissances aux valeurs et au mode de développement différents des nôtres. Pouvons-nous, en tant que Français ou qu’Européens, trouver notre place, peut-être dans une voie intermédiaire, dans ce monde nouveau où l’on voit apparaître des risques nouveaux (ressources, matières premières, énergie, eau, etc.) ?

La question des inégalités est évidemment absolument centrale. Il serait abusif de penser à un monde dans lequel tout le monde serait totalement égal. Il ne s’agit donc pas de prêcher un égalitarisme aberrant. Mais ces questions étant politiques, il me semble qu’elles devraient faire l’objet d’un débat politique. Nous pouvons très bien discuter de l’ampleur des écarts que nous souhaitons avoir ou non. J’ai signalé l’épisode du New Deal américain : à un moment, il me semble que l’Etat prélevait 92% de l’excédent. Certains impôts peuvent donc réduire très fortement les inégalités sociales. Vous pouvez – et cela a fait l’objet d’un très grand débat avec les fiscalistes – vous demander jusqu’où vous êtes prêt à aller avec l’impôt sur l’héritage pour réduire l’importance de l’héritage et augmenter l’égalité des chances au départ pour chaque génération. Je pense donc qu’il est légitime de poser ce débat. Quel modèle de répartition du revenu et des richesses voulons-nous ? En fonction de la réponse donnée, il faudra alors se demander quels instruments utiliser pour atteindre nos objectifs.

Je ne me prononcerai pas sur ce qui se passe actuellement en Tunisie, en Egypte et encore moins en Libye. Je pense qu’il est très difficile de mesurer jusqu’où iront ces mouvements et quel en sera l’issue. Cela étant, il est évident que dans un monde où l’accès à l’information se généralise à travers Internet et les réseaux sociaux, il va être de plus en plus difficile de maintenir des régimes qui tolèrent un énorme degré de corruption et, de privilèges. Donc je ne sais pas si ce sont les premiers signaux d’un mouvement plus général ou si ce mouvement risque d’être avorté. Nous n’avons pas d’éléments pour évaluer actuellement la vraie portée de ce qui se passe au sud de la Méditerranée, si ce n’est pour dire qu’il serait difficile de faire marche arrière comme si de rien n’était.

Concernant la question de la multipolarité et des institutions qui lui répondent, on parle actuellement de tentatives de création d’un G2, entre les Etats-Unis et la Chine. Si ces deux superpuissances arrivent à s’entendre, nous assisterons alors à la naissance d’un ordre international. Nous avons eu un G7 qui est devenu un G8, nous avons aujourd’hui un G20 qui ne correspond à aucun critère objectif. Pourquoi pas un G18 ou G24 ? Nous sommes clairement en train de tâtonner, pour trouver les niveaux de dialogue potentiellement utiles entre les nations, sachant qu’il est très difficile de dialoguer à 200. Concernant la prochaine conférence de Rio, certaines voix commencent à s’élever pour dire que cette conférence devrait être expédiée en 4 jours. 200 délégations en 4 jours, 50 délégations par jour, cela donne combien de minutes par délégation ? Trop peu pour dire quelque chose d’utile. Le multilatéralisme demande donc une réflexion très sérieuse sur l’organisation internationale. Nous devons éviter de créer trop d’instances, trop de niveaux, trop d’institutions ciblées sur des questions trop étroites. En même temps, nous avons besoin de quelque chose de plus qu’un bazar.

Permettez-moi pour finir de retenir au moins un axe qui me paraît extrêmement important, à savoir : la possibilité de voir émerger un bloc des pays émergents, avec l’Inde et le Brésil comme locomotives. Aujourd’hui, le monde s’organise autour des Etats-Unis, de l’Europe et de la Chine. Les pays émergents ne constituent pas encore un acteur collectif organisé. Verra-t-on surgir un bloc des émergents ? A mon avis, oui. Quelle pourrait être notre attitude envers les émergents ? Je pense en ce qui me concerne que l’Europe aurait tout à gagner à ouvrir au plus tôt un dialogue avec les émergents de façon à essayer de construire certaines complémentarités économiques. Un bon complément à la planification pourrait ainsi être la négociation des accords à long terme en matière économique, entre pays ou entre groupes de pays. Nous avons certainement à ce niveau-là un champ à prospecter et une fonction à remplir. Mais pour ce faire, il faudrait que l’Europe apprenne d’abord à ne pas trop bousculer ceux parmi les Européens qui se trouvent en difficulté. Je ne suis pas très heureux de voir ce qui s’est passé avec la Grèce.

Publié le mercredi 10 juin 2015,
mis à jour le jeudi 11 juin 2015